En vol

Encastré dans le siège squelettique, le front glissant sur l'hublot blanc, les mains défaisant un noeud invisible, Tomasz écoute le capitaine de bord entonner des phrases fatiguées en anglais à l'accent ridicule, et se réjouit de l'atterrissage qui aura lieu dans exactement vingt minutes, à moins qu'un dysfonctionnement du tube volant et le kérosène enflammé ne mettent un terme à cette course dans laquelle il s'est lancé depuis l'âge adulte, sans jamais avoir vraiment réfléchi, poussé par l'instinct qui habite certains hommes et leur ordonne de ne pas trop s'attacher au sol. A deux rangées devant lui, la chevelure rousse et bouclée qu'il observe depuis une heure et trente minutes à la lueur des liseuses, et dont il tente de se représenter le visage correspondant, seulement entre-aperçu à l'embarquement, se meut d'impatience et l'invite à y plonger sa bouche et son nez humant le parfum de femme, à la recherche de la peau blanche du cou. Tomasz a la même envie que le train d'atterrissage qui se déploie dans l'hiver éblouissant.


 

Les smartphones se réveillent, un passager ronfle, les bébés cessent leur vacarme et Tomasz pense déjà au prochain vol qui l'arrachera de cette terre sur laquelle il n'aime pas s'attarder. La rousse se retourne et nullement troublé, Tomasz croise son regard, intérieurement satisfait d'avoir correctement esquissé pendant une heure et cinquante minutes une petite bouche d'enfant, des yeux comme de grands miroirs teintés d'une sombre envie de s'y perdre, une fine pluie de rousseur sur les joues dont on a envie d'explorer l'autre coté. Tomasz, conscient qu'il n'a pas une minute à perdre et oubliant des siècles de civilisation et de galanterie, passe devant les vieilles femmes, double les familles, bouscule un monsieur qui s'orne de son épais manteau. Au milieu des murmures qui jettent sur lui le signe de l'infamie, il atteint la rousse et, emporté par le vol indéviable, se presse contre elle, retenant ses mains de posséder toute la féminité qu'il souhaite ardemment dévorer à cet instant. Sur la passerelle enveloppée de flocons, ils avançent ensemble en accordéon et Tomasz ne peut s'empêcher de finalement déposer sa main sur la rondeur du jeans. A travers le textile rugueux, il perçoit un frémissement, puis une hésitation dans un léger mouvement de balancier, et enfin une acceptation.


 

Les toilettes de l'aéroport sont étroites mais la rousse est souple. Ils ne parlent pas, ni au début, ni à la fin, car ils sont parfaitement conscients que le moindre mot est susceptible de rompre l'enchantement charnel. Mieux vaut échanger la moiteur du plaisir, en conserver le goût quelques heures et ranger le souvenir sur l'étagère des fantasmes éternels. 

 

Tomasz cherche la chaleur féminine dans les aéroports, car ainsi, elle ne fait que passer sur lui, telle une silhouette pressée, anxieuse de ne pas rater la correspondance vers la réalité. Il est un marionnettiste, arbitre d'un monde en suspension, qui récupère les plus belles actrices qui traversent sa scène. 


 

Tomasz prend une chambre dans un hôtel adjacent à l'aéroport. Contemplant la pièce impersonnelle, il se dit qu'il ne peut y passer la nuit seul accompagné des images sur l'écran plat d'un monde qu'il considère abstrait et du minibar dont il laissera la porte ouverte. Il décide d'attendre l'heure propice, celle à laquelle il est certain de trouver compagnie, peu avant minuit quand les trains et les bus cessent de circuler, que les profondes cernes des chauffeurs de taxi inquiètent. Il proposera à l'une des fragiles échouées des vols de nuit le confort et la volupté de son corps et elle acceptera, honteuse de céder aux avances d'un inconnu, mais Tomasz tentera de la rassurer autant que possible, avec son regard qui d'abord déshabille jusqu'à la nudité la plus complète, et puis qui rhabille à son goût, amant des femmes qui gardent leur soutien-gorge pendant les ébats.


 

Cette nuit, il accueille une brune qui, juste après l'évanouissement du désir, lui pose plein de questions. D'où vient-il, que fait-il, où va t-il? Tomasz ne peut répondre. Il ne peut pas non plus rester silencieux, alors il tente de s'extraire, de trouver une issue vers le sommeil ou, glissant la main dans l'entre-jambe, vers le plaisir renouvelé. Mais la brune insiste. Tomasz aimerait lui avouer sa vie, sa solitude, son errance depuis cinq années dans les aéroports du monde entier, son absence de chez soi, la mort de vieillesse de ses parents qui avaient décidé très tard d'avoir un enfant, l'héritage qu'il dilapide consenscieusement depuis ces cinq années qu'il a avalé d'un coup, comme les petites bouteilles du minibar. Il a honte du vide qu'il comble grâce aux corps des femmes, notamment celui de la brune en face de lui. Tomasz espère trouver la compréhension dans les mouvements qui répondent aux siens, dans la sueur partagée, mais il sait pertinemment qu'il reste seul face à son propre être. Les gémissements dans les draps blancs restent muets. La honte le paralyse, le fait fuir, le pousse à reprendre l'avion et à rester en vol. 

 

Le lendemain, Tomasz raccompagne sa partenaire de nuit à l'arrêt de bus, puis retourne à l'aéroport pour prendre le premier vol. Au guichet, une brune aux reflets roux l'accueille. Il n'y a cette fois pas d'échanges de regards silencieux et pénétrants, mais au contraire des phrases polies, conformes au monde tel qu'on l'a reçu en héritage et qui défilent presque automatiquement comme les tapis roulants qui distribuent les bagages des passagers impatients. Cependant, Tomasz ne peut dissimuler sa propre nature et enroule ses phrases du même tissu qu'il enroule les formes de ses amantes. L'hôtesse, peu à peu, commence à entendre cette musique langoureuse qui, par ses ondes invisibles, séduit les oreilles, puis descend le long du cou, effleure les seins, les reins, et s'engouffre dans l'intimité. Un signal sonore interrompt brusquement la mélodie des sens. La carte visa est rejetée pour la première fois en cinq ans. Tomasz comprend que son compte est vide et qu'il ne pourra rester en vol désormais. Dans le tableau qui s'effondre sur lui, il voit avec une effrayante clarté son retour à la petite ville de son enfance, la vente de la maison familiale qui pourrait lui donner quelques mois de sursis, et ensuite, la recherche forcée d'un emploi, les femmes qui finiraient par le reconnaitre dans la rue et la fixation au sol de son être.