D'autres yeux

En première page du journal:

"Première historique dans un hôpital parisien: Greffe complète des deux yeux sur le docteur Raphaël D., 36 ans.

Une équipe de médecins a réussi ce que l'on considérait impossible depuis des décennies: La greffe d'un oeil. Le nerf optique, composé d'environ 1.2 million d'axones et le seul système sensoriel directement connecté au cerveau, constituait le principal obstacle à surmonter. Monsieur Raphaël D., lui-même médecin-chiurgien, a pris part à la préparation de la délicate opération. Le monde médical et les millions de personnes atteintes de cécité à travers le monde saluent cet immense succès et attendent avec impatience les résultats de la procédure d'évaluation. En effet, la route est encore longue avant d'obtenir la reconnaissance de cette intervention par l'Organisation Mondiale de la Santé."

 

Raphaël D., notes pour moi même:

01.09.2012

Semaine à l'hôpital pour surveillance post-opératoire.

Je ressens une légère douleur au fond des yeux, probablement à l'endroit des nerfs optiques. Légère douleur également quand je cligne des yeux, au passage de la paupière sur la cornée. Une très étrange sensation à souligner: j'ai l'impression que les yeux greffés sont plus petits, plus légers que les originaux. En les inspectant dans le miroir, tout semble normal. Je dois m'habituer à la nouvelle couleur de l'iris, un bleu-gris très clair.

 

02.09.2012

Quelque chose a changé dans ma perception des couleurs. Il m'est difficile de décrire avec précision les changements, car je n'ai plus de point de comparaison. Aurais-je du garder un oeil original pour l'expérience? Je peux en tout cas affirmer ce qui suit: Avant l'opération, j'étais diagnostiqué daltonien. Il me paraît aujourd'hui évident que ma sensibilité à la couleur rouge s'est améliorée. Je la différencie parfaitement du vert. La qualité de la vision quant à elle me semble la même. Après tout, nous avions choisi des yeux très proches de ma physionomie pour la greffe.

 

12.09.2012

Arrivée dans les montagnes avec ma femme, au village de mon enfance pour un repos post-opératoire bien mérité. Les journalistes nous ont suivi et ont investi les chambres d'hôte près de la mairie, d'habitude désertes.  Ma femme est angoissée par leur présence. Elle ne m'a jamais totalement soutenu pour ce projet et continue d'exprimer ses craintes au sujet de ma santé et de notre vie future. Je dois sans cesse la rassurer.

 

14.09.2012

Notre terrasse est à l'abri des regards, masquée par un noisetier et un figuier. J'y passe une grande partie de mes journées, sirotant l'ouzo que j'avais ramené lors d'un précédent voyage. Ce cadre, je le connais par coeur depuis que j'ai l'âge de marcher. Je m'y rendais tous les étés avec ma famille, deux ou trois longues semaines, pendant lesquelles je m'ennuyais ferme. Cet endroit est aujourd'hui parfait pour me retrouver à l'abri et me vider l'esprit.

 

18.09.2012

Je décide de faire une grande randonnée, d'emprunter les chemins sur la pierre calcaire, entre les pins et les lavandes, que mon père, mon grand-père et mon arrière grand père ont emprunté avant moi. Je me lève à l'aube, muni de provisions pour la journée. Je passe devant les chambres d'hôtes. Près du moulin à huile, j'entends les ronflements alcoolisés des journalistes qui, sans doute, meurent d'ennui dans ce village où il n'y a rien. Mes pas s'agrippent à une terre qui ne m'a jamais tout à fait appartenu. Elle s'effrite au soleil et je glisse sans cesse. Après deux heures de marche, j'atteins un ruisseau chantant. Je plonge dans l'une des baignoires naturelles qui se succèdent, dans l'eau dorée et pure, entouré des fleurs sauvages, des montagnes et des mouches d'eau. J'assiste au ballet amoureux des libellules. Je vois leurs carapaces bleues qui brillent.

(Je me rends compte que je n'ai jamais écrit de cette manière).

 

19.09.2012

Au déjeuner, j'observe ma femme. Je fouille de mon regard chacun des traits de son visage. Elle est jeune et n'a presque aucune ride. J'arrive à en déceler au moins deux, masquées par une très fine couche de fond de teint. Ses yeux sont profonds, verts émeraude, avec des taches plus sombres sur les contours. Je prends un peu de recul, je regarde la peau de sa gorge et du haut de sa poitrine. Une peau que j'imagine douce mais qui me paraît étrangère, lointaine. Comme si je ne l'avais jamais effleuré auparavant. Je regarde à present ses mains d'enfant, si fragiles. L'une d'elle se pose contre ma joue et me je rends compte que je ne ressens rien. Peut-être est-ce un sentiment ancien et profond qui resurgit. Elle ne m'attire pas. Je ne l'aime pas. Je décide de lui annoncer notre séparation le lendemain.

 

21.09.2012

De retour à Paris. Je m'amuse à semer les journalistes dans le métro. Parfois même sur les grands boulevards, au détour d'un kiosque. Ils sont de moins en moins en nombreux. L'attention des médias se concentre déjà sur d'autres sujets. Ma vie passée me paraît de plus en plus éloignée. Elle n'est plus qu'un amas de souvenirs qui appartiennent à une personne qui m'est étrangère. Je souhaite tout changer. 

 

22.09.2012

Ce matin, je me demande à qui ont appartenu mes nouveaux yeux. Je me surprends à rêver qu'il s'agit d'un grand artiste, ou d'un chef d'orchestre. Un homme avec une vision! L'identité du donneur est naturellement confidentielle. Je ne ressens pas l'envie de connaître la vérité. Peut-être s'agit-il d'un idiot?

 

23.09.2012

Je ne désire plus être médecin. Depuis l'enfance, je suis prisonnier de ce milieu. Mes parents sont tous deux médecins. Mon frère également. Nous nous différencions uniquement grâce à nos spécialisations, dans une lutte sourde pour la reconnaissance du milieu. Chiurgie, neurologie, rhumatologie, pédiatrie. Je crains de m'être lancé dans ce projet pour cette unique raison: la volonté de surpasser d'un grand coup le prestige des autres membres de la famille, de fuir par le haut. Je souhaite à présent m'intéresser à d'autres choses. Plus belles, moins cliniques, plus artistiques, moins hygiéniques.

 

26.06.2012

Je ne suis pas poursuivi que par des journalistes. Mes collègues s'exaspèrent de ne pas pouvoir me mettre la main dessus. Je devrais être de retour à l'hôpital pour les examens depuis 5 jours. Des millions de gens attendent un miracle pour retrouver leur vue et je ne suis pas pressé. Suis-je égoiste? Ou suis-je simplement libre?

 

27.06.2012

Un de mes collègues me retrouve finalement dans une brasserie sur le boulevard des gobelins. Je ne peux lui échapper, car il s'assied à coté de moi, me bloquant la sortie. J'accepte de l'écouter. Il m'annonce une chose terrible: On ne m'a pas greffé de nouveaux yeux. L'équipe a commencé l'opération, mais a rapidement abandonné en s'approchant du nerf optique, trop complexe. Je lui rétorque que la couleur de mes yeux a changé. Il me répond qu'un simple traitement au laser a permis d'éclaicir mes yeux. Il me précise aussitôt que des millions ont été investis dans ce projet et me demande de jouer le jeu, le temps de pouvoir mettre l'argent à l'abri et de s'enfuir.