La fin de l'Histoire?

Publié le par paskov

Assistant à l'effrondrement de l'URSS et des dernières dictatures (Amérique latine, péninsule ibérique, Grèce),  le philosophe Francis Fukuyama de Chicago (re)lança un courant de pensée, "La fin de l'Histoire". Il affirma la fin des conflits idéologiques dans l'histoire humaine et l'avénement d'un consensus universel en faveur de la démocratie libérale.

 

"What we may be witnessing is not just the end of the Cold War, or the passing of a particular period of postwar history, but the end of history as such... That is, the end point of mankind's ideological evolution and the universalization of Western liberal democracy as the final form of human government." (The End of History and the Last Man, 1992)

 

Je me rappelle, encore étudiant, avoir entendu cette thèse en France en cours de droit international en 2005. L'idée est simple et redoutablement efficace pour faire comprendre aux jeunes que tout était réglé, qu'il ne s'agissait à présent que de comprendre la complexité d'un monde où règne la paix et la prospérité. Fukuyama en bricolant la pensée de Hegel, a en réalité le seul mérite d'avoir donné un nom à un sentiment qui habitait alors toute la génération née peu après la guerre. La reconstruction de l'Europe, les trentes glorieuses, le boom économique, l'explosion de la productivité, la sécurité sociale, l'augmentation des salaires. Difficile de ne pas croire au Progrès et à l'infinie amélioration de nos conditions de vie! Seule planait encore la menace des rouges et une abstraite guerre des étoiles. Quand cette dernière fut éteinte, on proclama aussitôt la "fin de l'Histoire".

 

Cette croyance dans le progrès, assurant la paix et la prospérité, n'a même pas duré une vingtaine d'année. Déjà bousculée par les attentats du 11 septembre, elle a prit fin en septembre 2008 lors du crash financier provoqué par les subprimes et la crise économique majeure qui s'en suivit.

 

En lisant le Monde d'hier (Die Welt von Gestern) de Stefan Zweig, j'ai été frappé par le même aveuglement de la génération de la fin du XIXéme peu avant le bouleversement des deux guerres mondiales:

 

zweig.jpg"Le XIXe siècle, dans son idéalisme libéral, était sincèrement convaincu qu'il se trouvait sur la route rectiligne et infaillible du "meilleur des mondes possibles". On considérait avec dédain les époques révolues, avec leurs guerres, leurs famines et leurs révoltes, comme une ère où l'humanité était encore mineure et insuffisamment éclairée. Mais à présent, il ne s'en fallait plus que de quelques décennies pour que les dernières survivances du mal et de la violence fussent définitivement dépassées, et cette foi en un "Progrès" ininterrompu et irrésistible avait véritablement, en ce temps-là, toute la force d'une religion. On croyait déjà plus en ce "Progrès" qu'en la Bible, et cet évangile semblait irréfutablement démontré chaque jour par les nouveaux miracles de la science et de la technique. Et en effet, à la fin de ce siècle de paix, une ascension générale se faisait toujours plus visible, toujours plus rapide, toujours plus diverse. Dans les rues, la nuit, au lieu des pâles luminaires, brillaient des lampes électriques ; les grands magasins portaient des artères principales jusque dans les faubourgs leur nouvelle splendeur tentatrice ; déjà, grâce au téléphone, les hommes pouvaient converser à distance, déjà ils volaient avec une vélocité nouvelle dans des voitures sans chevaux, déjà ils s'élançaient dans les airs, accomplissant le rêve d'Icare. Le confort des demeures aristocratiques se répandait dans les maisons bourgeoises, on n'avait plus à sortir chercher l'eau à la fontaine ou dans le couloir, à allumer péniblement le feu du fourneau ; l'hygiène progressait partout, la crasse disparaissait. Les hommes devenaient plus beaux, plus robustes, plus sains depuis que le sport trempait leur corps comme de l'acier ; on rencontrait de plus en plus rarement dans les rues des infirmes, des goitreux, des mutilés, et tous ces miracles, c'était l'oeuvre de la science, cet archange du progrès ; d'année en année, on donnait de nouveaux droits à l'individu, la justice se faisait plus douce et plus humaine, et même le problème des problèmes, la pauvreté des grandes masses, ne semblait plus insoluble. Avec le droit de vote, on accordait à des classes de plus en plus étendues la possibilité de défendre leurs intérêts par des voies légales, sociologues et professeurs rivalisaient de zèle pour rendre plus saine et même plus heureuse la vie des prolétaires - quoi d'étonnant, dès lors, si ce siècle se chauffait complaisamment au soleil de ses réussites et ne considérait la fin d'une décennie que comme le prélude à une autre, meilleure encore ? On croyait aussi peu à des rechutes vers la barbarie, telles que des guerres entre les peuples d'Europe, qu'aux spectres ou aux sorciers ; nos pères étaient tout pénétrés de leur confiance opiniâtre dans le pouvoir infaillible de ces forces de liaison qu'étaient la tolérance et l'esprit de conciliation. Ils pensaient sincèrement que les frontières des divergences entre nations et confessions se fondraient peu à peu dans une humanité commune et qu'ainsi la paix et la sécurité, les plus précieux des biens, seraient imparties à tout le genre humain."

 

Stefan Zweig, grand écrivain viennois auteur du Joueur d'échecs et de 24 heures de la vie d'une femme, s'est donné la mort en 42, alors qu'il était exilé au Brésil et assistait avec désespoir à l'auto-destruction de son Europe bien-aimée. Je ne suis pas en train d'affirmer qu'une guerre mondiale va nous tomber dessus. Simplement que l'Histoire est loin d'être terminée. Nous entrons avec la crise dans une toute nouvelle phase. L'incertitude est telle qu'il est inutile de faire telle ou telle prédiction. Nos élites s'efforcent de maintenir leur monde d'hier, quitte à mettre sous perfusion toute l'économie en espérant vainement qu'elle se redresse d'elle même. Ils refusent pour l'instant de voir ce nouveau grand basculement, l'insolvabilité des Etats occidentaux et l'émergence de nouvelles puissances. Pour nous, les jeunes, s'ouvre une décénnie difficile, à la fois effrayante et passionnante car nous serons contraints de tout repenser.

Publié dans Réflexions

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clovis simard 27/12/2012 22:41

LA FIN DE L'HISTOIRE
L'ARRÊT DU TEMPS(fermaton.over-blog.com)

LADY MARIANNE 03/12/2010 09:27


bonjour ,
je viens du terrier te saluer !
bon vendredi
mes amitiés Lady Marianne